7 août 2014 - 12h17Actualité, Articles, L'événement

Liberté Hebdo entre dans six mois de lutte pour sa survie

L’hebdomadaire communiste nordiste a été placé lundi 4 août en redressement judiciaire.

Liberté Hebdo
L’ensemble des salariés s’est rendu au tribunal (ci-dessus les journalistes).
 

C’est le soulagement qui dominait chez les salariés de Liberté Hebdo lundi après-midi. Car l’audience le matin au tribunal de commerce de Lille aurait pu sonner le glas de l’aventure du Petit canard rouge du Nord, débutée avec le quotidien Liberté en 1944.

Ce n’est pas la liquidation mais une mise en redressement judiciaire avec une période d’observation de six mois qu’a décidée le tribunal. « Le juge nous a dit que Liberté Hebdo a une utilité sociale et nous a encouragés à continuer, rapporte Bruno Cadez, rédacteur en chef de l’hebdomadaire. Ce matin à l’audience, tous les salariés étaient présents, y compris ceux qui étaient normalement en congés. Je pense que le juge a perçu que Liberté Hebdo est davantage qu’un employeur pour nous, que c’est aussi un engagement. »

Depuis un an, le journal connaît d’importantes difficultés financières. Malgré le lancement d’une nouvelle formule, un gain net de 300 abonnements et près de 60 000 euros récoltés grâce à une souscription, l’équipe qui fait vivre le titre chaque semaine a été confrontée à un plan social qui a entraîné le licenciement de quatre salariés en janvier et des mesures d’économies.

Mobilisation générale

En dépit de ces décisions, le journal est toujours très endetté et peine à équilibrer son budget mensuel. Même s’ils sont heureux d’avoir évité l’arrêt du titre, les salariés demeurent lucides. Le risque de la liquidation plane toujours.

« Beaucoup de gens n’envisagent pas le paysage médiatique du Nord - Pas-de-Calais sans Liberté Hebdo, note Ludovic Finez, journaliste et représentant des salariés. Il faut aller au-delà de l’émotionnel. Il faudra que des projets paient tout de suite et prouver que nous sommes capables d’équilibrer notre activité. »

Le directeur ne dit pas autre chose : « Il ne faut pas laisser passer cette chance !, s’exclame Franck Jakubek. Nous avons besoin de la mobilisation de tous ceux qui veulent nous aider. Je remercie d’ailleurs les lecteurs qui nous font confiance. »

La mise en redressement judiciaire permet un gel des dettes antérieures et leur étalement. Les salariés estiment qu’il faudrait rassembler 2000 ou 3000 nouveaux abonnés pour garantir les finances du journal.

Le parti communiste du Nord se déclare aussi prêt à relever le défi. « Pour moi, nous vivons ce redressement depuis un an et c’est très douloureux, déclare Alexandre Basquin, directeur de publication et secrétaire départemental du PCF. On ne lâche rien. Le combat sera mené jusqu’au bout. Nous allons réinterpeller l’État et les annonceurs. »

Une nouvelle audience est programmée le 17 septembre au tribunal de commerce de Lille. Les difficultés de Liberté Hebdo reflètent celles des médias en général et de la presse d’opinion en particulier. Sa disparition porterait un nouveau coup au pluralisme de la presse écrite dans la région.

  1. Etienne Desfontaines le 08/08/2014 à 07h47

    Les yeux dans les yeux

    Les difficultés de Liberté Hebdo font froid dans le dos… Mises en perspective avec ce que raconte l’ancien patron de La Voix du Nord, André Soleau, dans son blog (www.andresoleau.com, « Entre passé et futur, les deux faces de la planète US » ), elles mettent en jeu beaucoup plus que le pluralisme de la presse écrite. C’est le métier de journaliste qui est mis au pilori.

    Donner l’information pure et dure, un robot peut le faire, les moyens modernes sont cent fois plus rapides que la plume du journaliste. N’importe quel quidam et son téléphone peuvent aujourd’hui faire connaitre un évènement en temps réel à l’autre bout de la planète.

    Donner l’information avec du recul, du temps et de l’espace, une analyse et une opinion, c’est aujourd’hui mal perçu ou mal compris. Le contexte : l’immédiateté, le déficit culturel et le manque d’éducation d’une grande majorité de la population, ne permet plus de se livrer à ce genre de développement.

    De fait, les journalistes sont pris en tenaille. Le temps de valider une information, elle a déjà été diffusée. Emettre du coup une opinion sur ce qui s’est passé, en décrire les ressorts et les conséquences avec un certain regard, comme tout un chacun le fait, c’est tomber sous le coup de la subjectivité !

    Je ne suis que correspondant de presse, depuis moins de dix ans. Je n’ai pas la formation ni le métier d’un journaliste. Mais j’ai appris une chose de mes « lecteurs ». Ils reconnaissent une plume, une personnalité dans les mots, ils apprécient qu’on leur écrive « les yeux dans les yeux », qu’on les incite à aller au-delà de l’évènement, qu’on leur donne une opinion et qu’on la documente, pour qu’ils prennent conscience de leur propre analyse. Ils ont besoin de cette confrontation, ils la réclament. Ils la vivent comme un colloque singulier, de même nature sans avoir le même objectif que celui du médecin et de son patient. C’est une rencontre, toute faite de confiance et d’attention.

    En langage de journaliste, on parle de « signes ». Les lettres, les espaces, la ponctuation sont des « signes ». Que je donne trois phrases (300 signes) à Croix du Nord, ou que je donne une demi-page (4500 signes), je sais que ce que j’envoie à chaque fois sur écran ou sur papier, ce n’est pas une simple information, c’est une véritable « lettre » à « mes » lecteurs ! Je sais que ces mots sont des vrais « chevaux de feu » : ils peuvent tuer une initiative, ils peuvent faire naître une espérance, ils peuvent blesser, ils peuvent apaiser, ils peuvent se perdre dans la foule des mots inutiles, ou combler une solitude.

    C’est cette relation inédite, cette rencontre passionnante toujours remise en question, qui vient de passer sur le bureau du juge dans le dossier de Liberté Hebdo. Elle est en « redressement judiciaire ». Il faut sauver le soldat « Liberté Hebdo », parce que c’est un de nos voltigeurs, qui a une plume, une personnalité, et qui adresse toutes les semaines, les yeux dans les yeux, un vaste « courrier » à ses lecteurs. Le reste de la presse, tout le reste de la presse écrite, radio, TV, numérique, le sait. Il est urgent qu’elle invente une nouvelle façon d’être, pour conquérir le public ou le lectorat qui lui fait défaut.

    Etienne Desfontaines

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